Cette matinée du samedi, les jeunes que l'on a pas vu depuis deux jours, faute de transport en commun, ont fait l'effort de venir chez Inès réaliser une dernière activité avec nous.
On a fabriqué un jeux de twister et on a dégusté les petites boules carotte, coco, mani préparées lors du stage de cuisine.
Nous chargeons nos vélos sous le regard curieux de nos jeunes qui sont bien tristes de nous voir partir. Ces trois semaines passées auprès d'eux était une vraie leçon de vie. Ce groupe a grandi au sein de la même institution, se connaissant depuis la plus tendre enfance. Il y a une très forte camaraderie et entraide, pas de place au jugement et encore moins à la discrimination.
Nous partons les cœurs remplis par les bénédictions "que Dieu vous accompagne" de nos chers amis sans trop savoir à quoi s'attendre sur notre route, direction la cordillère des Andes.
Cela fait déjà trois jours que le pays est secoué par une grève générale due, entre autres, à la fin des subventions du pétrole. Résultat, le prix du diesel a grimpé de 123%, passant de 1.03$ à 2.30$. Du coup, les syndicats de transporteurs et les communautés indigènes (25% de la population, 63% des pauvres) sont fortement mobilisés. Les uns car les tarifs de transport sont réglementés et les autres car le peu de bénéfice sur la vente de leur production agricole est rongé par ce nouveau décret. L'ambiance est assez tendue à la capitale ce samedi 5 octobre et les gros axes sont fermés par des barrages. On part optimiste quand à la durée de la crise, ça va se résoudre assez rapidement.
Il y a une sacrée file d'attente à la station essence. Quel bonheur de ne pas en dépendre !
Il fait chaud, très chaud et s'ajoutant l'humidité, nous transpirons à grosses gouttes.
Ça ressemble fortement à la jungle, bananiers, agrumes, canne à sucre, papayes et même les singes hurleurs qui nous surveillent du haut des arbres.
Jolies couleurs !
Nous rencontrons une famille en week-end très fière de nous montrer la pêche du jour.
À la tombée de la nuit, un producteur d'orange nous propose de monter la tente sous son emplacement de vente.
En raison des blocages, il n'y quasiment aucun véhicule et donc aucun client. Le lendemain, il espère trouver un pick-up pour rejoindre la ville à 40km et y vendre ses 1000 oranges au marché. Les pick-up et camions de bétail sont en raison de la grève transformés en taxi-brousse où s'entassent les gens et la marchandise.
Les discussions des transporteurs avec le gouvernement permet de trouver une voie de sortie avec une augmentation du prix du billet de 10 cents. Pour les indigènes, rien. La situation se durcit.
Encore une étape sous la chaleur. On trouve des plantations de cacao avec des bananes. En aucun cas avec de l'orange ou de la menthe ! Savez vous pourquoi ? Parceque ce n'est pas bon :-)
Nous posons la tente dans un camping exploitation de cacao bio.
Dans nos hamacs, en dégustant une banane plantain grillée, nous échangeons nos points de vue sur le sujet national du moment.
On entendera parler pour la première fois de l'existence de gangs vénézueliens libérés de prison dans leur pays en échange d'une sortie du territoire. Ceux ci seraient désormais pilotés par des puissances extérieures opposées à l'actuel président pour semer le chaos durant les manifestations.
C'est décidé, nous allons éviter les grands axes. Nous trouverons malheureusement le trio gagnant de la culture intensive et OGM, maïs, soja et huile de palme.
En ces temps perturbés, les gens nous prennent pour des migrants fuyant leur pays avec leurs vélos chargés. Pour la première fois, on nous demande si nous ne sommes pas Vénézuéliens. Ce ne sera pas la dernière.
Nous arrivons à Ventanas en début d'après-midi et la fumée de pneus au loin nous fait comprendre que l'on rencontrera bientôt nos premiers blocages. Nous n'avons pas commencer de décharger nos vélos que la sirène de la sécurité civile se met à hurler. Les commerçants inquiets sortent la tête en observant le bout de la rue et immédiatement ferment leur boutique. Ce n'est pas très rassurant. Aux nouvelles, le président Lenin Moreno, devant l'ampleur des manifestations à Quito, a déménagé le siège du gouvernement à Guayaquil, au sud du pays.
Le doute s'installe... Quelle route choisir ?
a) À Quito, c'est le grand bordel, presque guérrilla urbaine.
b) À Guayaquil, les routes sont fermées et le pont qui relie l'aéroport est tenu par les manifestants où il y aurait déjà eu trois morts.
c) La route vers la cordillère des Andes est tenue par le peuple indigène plus mobilisé mais où les débordements sont plus faibles que dans les grandes villes.
Nous choisissons la réponse c) et, après quelques kilomètres, nous découvrons nos premiers arbres au milieu de la route.
Quelques kilomètres plus loin, nous doutons de notre choix. Un groupe de locaux nous disent qu'il y a un premier barrage à quelques centaines de mètres et que l'on risque de nous piller. Pire, plus loin ce sont les indigènes qui ne rigolent pas et qui nous crêveront les pneus. Purée, ils nous filent les jetons, on fait même demi tour. 200m plus loin, une famille est affairée dans un champ. Raquel leur demande ce qu'ils en pensent. Aucun problème, eux sont passés ce matin à moto. Les vélos peuvent passer aussi. Voilà une autre famille à pied qui nous confirme que à vélo, tout se passera bien. Nous reprenons le chemin de la cordillère !
Ça y est, c'est le baptême du feu et nous reprenons notre plus beau sourir comme au Pérou au moment de passer le barrage.
Nous: "Bonjour, comment ça va ? Le président s'est exprimé ?"
Eux: "Non, toujours pas, alors on bloque tout. Vous allez où ?"
Nous: "À Guaranda puis le Chimborazo"
Eux: "À vélo ?"
Nous: "Oui, on fait tout à vélo."
Là, ils rigolent tous sachant ce qui nous attend et vu qu'on a un déjà un sacré problème avec les 4400m de dénivelé de la cordillère , ils nous disent de passer.
Un monsieur et sa fille sur une moto nous offrent des oranges et nous souhaitent bon voyage. Nous sommes déjà beaucoup plus rassurés.
Au blocage suivant, les gens viendront même nous aider à faire passer les vélos par dessus un énorme tronc d'arbre. Toujours le même discours, attention après ce seront les indigènes !!
La route est déserte et les rares stands de bord de route sont remplis de fruits arrivés à maturité. Nous sommes certainement les seuls clients du jour et nous remplira les saccoches de bananes et papayes pour à peine 1$. Cette grève est une catastrophe pour eux. Pourvu que ça s'arrête.
La nuit ne va pas tarder à tomber et nous passons un pont près de la rivière. De la maison voisine, sort un couple de retraité avec une carafe de jus de citron pour les sportifs.
Quelques 5 min de conversation plus tard, ils nous proposent de monter la tente dans le cabanon de jardin. Alors qu'ils passent un coup de balai avant que l'on s'installe, ils y découvrent un serpent bien vivant. C'est très rare d'après eux.
Nous ne sommes qu'à 850m d'altitude mais l'eau glacée de la rivière nous fait regretter la douche froide de chez Inès.
Aujourd'hui c'est du lourd. On est à peine sur la selle qu'on est face à un mur.
C'est la première fois depuis le début du voyage qu'on trouve de tels pourcentages. En 7h et 21km, nous monterons de 1800m. Les paysages sont heureusement magnifiques et comme la route est déserte, nous pouvons zigzaguer tranquillement sur toute la largeur de la route.
Avec ces rallongis, j'aurais 1,5km au compteur de plus que la distance normale.
Premier barrage tenu par des indigènes. Aucun souci, pas de pneu de crevé. Ils sont voisins du poste de police où l'on fera le plein d'eau.
C'est dans le brouillard que nous arrivons au dernier village de la terrible montée de Guanujo.
On s'installe près de l'ancienne école de Tamboreal où tout de suite Washington le jeune voisin de 10 ans vient nous voir. Raquel lui prêtera son vélo avec lequel il s'amusera jusqu'à la tombée de la nuit.
Sa soeur âgée de 12 ans, s'occupe de la petite soeur de 1 an, fait la cuisine et s'occupe des quelques animaux de la ferme. La maman et les 2 aînées partent au champ de mûres chaque matin de bonne heure pour ne revenir que le soir venu.
Washington nous indique un tuyau d'eau encore bien plus gelé que la veille pour faire notre toilette.
On partagera un chocolat chaud bien réconfortant avec nos jeunes qui n'avaient jamais goûté au cacao. Ici aussi, la grève a eu des conséquences néfastes puisque ne pouvant pas vendre leur récolte de mûres, ils ont du les jeter. Même dans cette situation terrible, ils nous offiront des pommes de terre et un oeuf, certainement pour nous remercier du temps partagé avec les enfants.
Cette nuit, ce ne sont pas les ronflements des uns et des autres qui nous gênent mais les grouikgrouiks de nos voisins les cochons. Nous n'avions pas bien regardé au moment de planter la tente et leur abri est à 5m.
Encore 2h de montée et nous basculons vers la petite ville de Guanujo.
Presque 3 jours pour monter cette côte.
En chemin, nous tombons sur un barricade tenue par une soixantaine d'indigene un peu tendus. Un homme sorti d'un camion tente de s'enfuir avec ce qu'on imagine être sa marchandise mais une dizaine de gens lui courent derrière. Souffle, reste calme. Allez, comme d'habitude "Bonjour, comment ça va ?".
C'est bon, ça passe, on ne traine pas plus ici et on se barre à la ville. Il est 11h30 et l'on apprend que tous les commerces devront fermer à midi et ce, jusqu'à nouvel ordre de la part des dirigeants indigènes. On dépose nos vélos en toute hâte dans le seul hôtel de la ville et filons faire les courses. C'est bon, parfait ! On se félicite de ne pas être adepte de la grasse matinée, on aurait raté les courses et de plus les manifestants sont beaucoup plus actifs l'après-midi.
Le Chimborazo !!
Nous ne sommes pas seuls à l'hôtel. Un couple de vendeurs ambulants est déjà coincé depuis 6 jours. Ils vivent pourtant à 85km mais il y a déjà des barrages de pneus brûlés à 200m de l'hôtel. Gare à celui qui ne serait pas solidaire avec la grève. Aux menaces des pneus crevés à ceux qui tentent de circuler, s'ajoutent le pillage des magasins qui restent ouverts après leur propre couvre feu. En représailles, dans la grande ville d'Ambato, les indigènes ont coupé l'eau potable. Cet après-midi, nous verrons patrouiller des groupes de milices indigène armés de bâtons.
Depuis la terrasse de l'hôtel.
Au petit matin, on sortira rapidement entre 2 vagues de patrouilleurs. La gérante se dépêche de refermer le haillon métallique de peur de se faire engueuler.
Nous, on remonte vers Salinas de Bolivar. A peine 1km parcouru et nous échangeons quelques mots avec une famille. Ceux ci, sans chercher notre pitié, nous disent que comme ils ne peuvent pas travailler, ils ne peuvent plus manger faute d'argent. On leur donnera les quelques bananes ravito de l'étape de jour. Faute d'approvisionnement, les produits frais et les fruits commencent à disparaître des rayons.
Nous bifurquons vers notre petite route secondaire où nous attend un barrage. Ça passe tout seul et sur cette belle petite route de campagne,
nous croisons un énorme convoi d'une vingtaine de camions et deux buses bondés d'indigenes qui vont à la manifestation à la capitale de la province. Beaucoup d'entre eux nous saluent et nous font signe de rejoindre 'la marcha'. Juste avant la ville, on croise un jeune non impacté par le prix de l'essence :-)
Salinas est normalement une ville très touristique, la haute saison commence en novembre et décembre. Malheureusement, ce midi, on decouvre des rues vides et en plus en travaux sans ouvriers. Connue pour ses fromages, sa charcuterie et d'autres produits artisanaux, Salinas propose un marché communautaire et solidaire.
Pendant que nous pique-niquons, nous repèrons une scène couverte sur la place du village qui ferait un excellent emplacement de camping au vu du ciel gris qui menace. En attendant, nous allons nous prendre une boisson chaude dans le seul restaurant ouvert de la ville. Ici, il n'y a quasiment que des pizzerias, certainement parceque l'on produit de la mozzarella dans les environs. Il semble qu'il y ai une communauté Italienne car l'on trouve aussi vin, huile d'olive et vinaigre balsamique d'importation.
Les 3 femmes qui tiennent la boutique communautaire nous prennent en pitié et nous proposent de venir boire un thé. Après leur avoir conter notre projet de dormir sur la scène, elles nous proposent quelque chose d'impensable pour nous : rester dormir dans le magasin au milieu des victuailles et de l'artisanat. En toute confiance, nous disent elles. À demain, 7h30 du matin.
Nous dormons donc au milieu du rayon textile alors qu'à côté, il y a des bières, des saucissons, du fromage affiné, du fromage à fondue, du vin, du chocolat, des truffes, du turon....
Avant de partir, elles nous ont aussi donné quelques couvertures d'Alpaca sorties du rayon pour ne pas qu'on ai froid. On passera une bonne nuit malgré une migraine liée à l'altitude.
A 7h30, nos copines arrivent et nous reprenons la route, enfin... la piste qui s'avèrera pas si facile que sur maps.me. On avait oublié les cailloux, le sable, le vent de face, l'altitude et même les crevaisons...
Nous passons par une communauté à 4000m. Il y a une bétaillère dans laquelle les indigènes commencent à s'entasser pour rejoindre le cortège de la manifestation. Tous les jours, sans relâche, ils vont et viennent à la ville. Certains partent même à Quito. Ils nous proposent de laisser les vélos là et de venir manifester avec eux. On s'en sort avec une pirouette en disant qu'on en vient justement de la ville.
Enfin le col et le changement de province, nous voilà au pied du Chimborazo, le sommet de l'Equateur. Cela nous rappelle plein de souvenirs de notre passage ici même il y a 3 ans. Cette fois ci non plus, nous ne pourrons pas apprécier pleinement sa majesté caché dans les nuages.
Nous nous refugions à l'entrée du parc national dans une ambiance digne du fin du monde.
Il n'y a personne, tout est fermé, aucune voiture, aucun vendeur de souvenir et même notre rêve de s'arrêter au chaud à la cafétéria tombe à l'eau. Par chance, quelques rayons de soleil à l'abri du vent rendront notre pique-nique bien agréable.
Sous un ciel menaçant, on attaque les 20kms de descente jusqu'à San Juan, ville très impactée par les blocages. Notre descente sera interrompue à plusieurs reprises par des énormes sapins effondrés au milieu de la route.
Chimborazo et le temple Machai
Les voies d'escalade
Mon beau sapin, roi des forêts
A l'entrée de la ville, un énorme tas de terre et un groupement d'indigènes nous obligent à nous arrêter. Pour la première fois, ils nous demandent d'inspecter nos saccoches. Bizarre...
On a une bonne adresse via ioverlander et l'on tente notre chance à la finca del Castillo de altura.
La fresque de la finca del Castillo
Nous ne serons pas déçus, nous tombons au paradis dans une famille charmante qui nous accueille comme ses enfants. Ils s'excusent pour le désordre dans le pays, nous invitent au bbq, à nous servir dans le potager bio, nous font goûter leur fromage et leur dulce de leche. On fera parti de ces nombreux voyageurs (cyclos ou overlanders) qui ont vu leur photo accrochée au mur. Ils sont vraiment chaleureux et extrêmement serviables.
Dans la ville, la pénurie commence a se faire sentir et c'est très inquiétant de voir les rayons aussi vides.
Nous passons ici le dimanche en attendant un éventuel dénouement. La tension dans le pays est telle que le gouvernement a sorti une arme secrète pour calmer tout le monde. Depuis 2 ans, les matchs de l'équipe nationale sont uniquement diffusés sur une chaîne privée payante mais depuis le début de la crise, les supporters peuvent suivre leur équipe gratuitement. Cet après midi, ils pourront assister en clair à la branlée contre l'Argentine (6-1). L'opium du peuple n'aura pas réussi à remonter leur moral.
Cet après-midi, enfin, aura lieu un dialogue entre le gouvernement et les représentants indigènes.
A priori, la situation n'a pas trop évolué, les indigènes veulent avant toute chose l'annulation du décret 883 et le président propose la création d'une commission pour proposer un nouveau décret. Les indigènes répondent : "cela fait 2 ans qu'on doit travailler sur des projets avec vos ministres. Ce sont des fainéants qui ne répondent même pas au téléphone."
Ça y est, après quelques heures, le président annule le décret 883 et annonce la création d'une commission pour la rédaction commune d'un nouveau décret, FIN DE LA GRÊVE!!!